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dimanche 22 novembre 2009

L'arbousier


Tu conjures l'hiver naissant
te riant de la neige
et du gel

Et tu gardes sagement
tes feuilles vertes
pour narguer les frimas

Mais sagement aussi
tu t'es décoré
de boules rouges de Noël

Arbousier
de ma jeunesse Autrelieu
tu réveilles doucement
des souvenirs de douceur

Et tes fruits
se fondent en sucre délicat
sur un palais de mémoires enfouies

Tu es pour moi
l'arbuste de la (re)connaissance
des biens d'autrefois
et du mal
de l'exil aujourd'hui

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Photo: arbousier exilé en Chablais

mercredi 22 juillet 2009

Estivage d'autrefois


Les étés là-bas
parlaient français
arabe et espagnol
ils anéantissaient les pensées
dès dix heures du matin

les soirs de canicule
on prenait le frais
sur le pas de porte
en écoutant les grands-parents
parler du lendemain
on arrosait le sol de temps en temps
pour croire qu'il faisait moins chaud
Habib passait à toute allure
avec son mulet qui tirait une charrette
Messaouda qui s'appelait autrefois
Lucie Dumas
criait au loin dans le noir
et bientôt
plus personne ne parlait
on n'entendait plus
que le concert baroque
des grillons des criquets et des cigales

on rentrait lentement
et on dormait vite
pour hâter la venue du lendemain
les enfants ne sont pas raisonnables
ils croient que la vie est un jeu
comme les vieux jeux de mots
de grand-père
hada ma kan
et mon chapeau

aujourd'hui en été il fait chaud
mais on ne parle plus
qu'une seule langue
et on cherche en mémoire
les empreintes frêles
de ces souvenirs

l'exil
est une mort
comme toutes les morts

mais celle-là ne connaît pas
la résurrection
le souvenir
s'appelle nostalgie
et c'est parfois un fruit amer

chouf es schems ya habibi
mich es schems mtal biladi

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Photo: Les blés sont partout pareils (auteur)


mercredi 15 avril 2009

Retour


Redevenir une journée 
un instant
une seconde
celui qui croyait au croquemitaine
aux fées
et à la bonté des hommes

retrouver les petits matins
des grandes vacances
où la vie semble
n'être que fête
et célébrations

ressentir l'odeur charmante
de la cuisine de grand-mère Lucie
à Trézel
revoir par la fenêtre l'Eglise blanche
et courir après Bobby
le chien blanc et noir
que va écraser un camion

revoir la ferme de l'oncle Lucien
et m'enfuir avec mes sœurs
parce que Michelle a vu un ours
et que je sais qu'ils sont féroces

découvrir que l'ours de Michelle
n'est qu'un corbeau
et qu'elle n'a pas assez de vocabulaire

reprendre la bateau dans l'autre sens
et revoir le port d'Oran s'approcher de moi
et des miens

retrouver tous nos morts vivants
et oublier qu'il y a eu une guerre
et qu'elle a tué aussi des enfants 

faire retourner la roue de Chronos
pour éviter les injustices
les tortures et les exactions
des deux camps

faire se dissoudre l'image 
de celui qui explique 
calmement après sa victoire
comment il a égorgé nos deux pauvres voisins
et qui semble considérer 
ce geste comme un exploit

retrouver l'innocence
et enfouir dans ce bonheur inventé
l'idée que l'histoire peut raconter ce qu'elle veut

reprendre le chemin d'Aïn Guesma
de Tiaret 
de Trézel
d'Aflou 
de Martymprey
et de Frenda

Recommencer où tout s'est arrêté
les conversations
les bonheurs
les odeurs
les nuits et les jours

Gospodi pomilouï
Kyrie éléison
Doamne milouieshte
Miserere nobis Domine
Ya Rab erham

Pourquoi empêcher les petits enfants
même lorsqu'ils approchent 
de l'âge de leur grand-père
de retrouver leurs racines
et de donner doucement et simplement 
des fleurs et des fruits au temps

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Illustration: vieille gravure flamande (collection auteur)

mardi 25 novembre 2008

Nostalgie



Nostalgie
Des hivers de là-bas
Du soleil qui brûlait les questions
Et donnait les réponses

Ana machi enta...
Tu ne peux pas comprendre
Il fait trop tiède ici
Même quand il fait chaud

Nostalgie
Des étés de là-bas
De la neige au bord du Sahara
Qui blanchit les photos jaunies
Même après l'oubli et le temps

Ana machi enta...
Même quand tu comprendras
Il fait si froid ici
Que la neige devient sale

Laisse-moi rêver d'Aïn Guesma
De Tiaret de Trézel d'Aflou de Martimprey
Et de Frenda dans toutes les saisons
De mon enfance perdue

Ana machi enta...
Tu n'es pas moi
Jamais tu ne comprendras 
Vraiment

Nostalgie de la grande voix de Camus
De la clameur de Roblès
et des poèmes de Taos et Jean Amrouche
Qui déchirent l'âme et fendent le cœur
Y laissant béante la plaie de l'exil
Que nul paysage ne va consoler

Ana machi enta...
Je ne suis pas toi
Jamais vraiment
 Tu ne comprendras
Ya habibti

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Photo: Imitation de la Montagne Carrée 
De Tiaret 
En Chablais Suisse 
( auteur)

mardi 19 août 2008

Les Enfants du Souvenir


Nous sommes les enfants
De la mer et du vent
Du sable et des montagnes

Nous resterons à jamais
Les pèlerins dociles du souvenir
Nous cheminerons sur cette terre
En foulant le sol de nos jeunes années

Nous avons la certitude du passé
De l'innocence et de la beauté
L'accord fragile
Des larmes et des rires partagés

Nous sommes les enfants 
De la mer et du vent
Du sable et des montagnes

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Photo: J.-P. Gimenez, Aflou Djebel Amour, 1958


vendredi 15 août 2008

Aïn Guesma


Si tu savais le goût du soir
Qui frissonne de jasmin et de menthe
La douceur de la nuit 
Qui bruisse de lents insectes
Et s'étend comme un noir burnous
Et le silence soudain
Qu'écorchaient les cigales et les criquets
Dans une moiteur suave

Si tu savais l'odeur de soleil et de bleu du matin
Et la caresse tendre du vent qui se lève
Sur les collines et les montagnes à l'horizon

Si tu savais la nostalgie
D'une langue et d'un accent
Et la symphonie des souks
Qui rivalisent de couleurs et de parfums

Si tu savais la douleur étouffée de l'exil
Que l'on masque dans les sourires
Et la peine lourde des années
Passées loin des racines

Tu comprendrais 
Peut-être

Claude Lopez-Ginisty: Biladi
Photo: J.-P. Gimenez, Aflou, Djebel Amour, 1958